Catherine Weaver « The shadow of Bretton Woods’ future »

par Flora Pidoux

Catherine Weaver est professeure titulaire en Affaires Publiques à l’Université du Texas à Austin. Après plusieurs années dédiées à des projets sur le terrain, elle revient, avec le papier présenté lors de la conférence à ses anciens sujets de prédilection : la gouvernance économique internationale, et plus particulièrement la Banque Mondiale et le Fond Monétaire International. Prof. Catherine Weaver est notamment connue pour son ouvrage « The Hypocrisy Trap : The World Bank and the Poverty of Reform » où elle détaille, entre autres, le concept de culture organisationnelle.

Commanditée par le Review of International Political Economy, un journal académique spécialisé en économie politique (IPE), Weaver a été appelée à se pencher sur l’état du système de Bretton Woods alors qu’il célèbre son 75ème anniversaire. C’est cette réflexion que Prof. Weaver a présentée lors de son intervention à McGill, dans le cadre du cycle de conférence du CIPSS.

Weaver explique que le système de Bretton Woods (Banque Mondiale, Fond Monétaire International et Organisation Mondiale du Commerce) est en proie à des crises importantes aujourd’hui du fait de l’incapacité des institutions à s’adapter aux défis actuels. Ainsi, les institutions ont mis en place des réformes incrémentales qui ne résolvent en aucun cas les problèmes de légitimité et d’efficacité auxquels elles font face.

Institutionnalisme Historique

Weaver a pensé cet article non comme un article traditionnel de science politique, mais plus comme une réflexion. Elle utilise cependant l’institutionnalisme historique comme base théorique afin d’expliquer l’inertie des institutions du système de Bretton Woods. Cette perspective soutient en effet que les conditions de création d’une institution causent une dépendance au sentier de celle-ci, limitant ainsi la possibilité des réformes fondamentale de tout arrangement institutionnel. Ce sont ainsi les intérêts, structure de pouvoir et règles de départ qui bloquent les réformes. Cela explique pourquoi toutes les instances de transformation de l’OMC, du FMI ou de la BM ont échoué.

Banque Mondiale & FMI : Tyrannie de la Minorité

Du côté de la Banque Mondiale et le FMI, on voit que les puissances traditionnelles tentent de maintenir leurs avantages conférés par leur rôle préférentiel à la table des décisions des organisations. Les conseils d’administration de chacune de ces institutions reflètent encore aujourd’hui la balance du pouvoir du siècle précédent et n’ont pas su se réformer pour réellement représenter l’économie d’aujourd’hui. Des réformes ont été entreprises, mais elles n’ont été que minimes, voir négatives.

Au FMI, on voit que les Etats-Unis n’ont rien lâché dans la réforme : le pays maintient son véto, avec plus de 16% des voix alors que les décisions doivent être prises à la majorité de 85%. A l’inverse, l’Afrique a perdu de l’influence.

A la Banque Mondiale, dont le conseil d’administration était jusqu’à récemment calqué sur celui du FMI, les réformes n’ont pas été beaucoup plus efficaces : seulement 22 Etats membres ont vu leur poids dans les votes évoluer de plus de 0,1%.

On peut voir dans ces deux institutions qu’une minorité d’Etats – les anciennes puissances, majoritairement nord-américaines et européennes – reste au pouvoir. Cependant, cela soulève des questions de légitimité des organisations. Cette tyrannie de la minorité semble avoir limité l’importance du FMI et de la BM, au profit d’autres forums de discussions, notamment les G- (20, 7, 8, etc.).

OMC : Tyrannie de la Majorité

L’OMC – anciennement GATT – a été mis sur pied sur la formule ‘un Etat – une voix’, contrairement aux deux autres institutions mentionnées ci-dessus. Bien que cela semble résoudre nombre de problèmes de légitimité, on a vu l’inefficacité de l’organisation s’accroître au fil des ans. En effet, l’OMC est devenue de plus en plus apathique : les Etats membres peinent à trouver un consensus, comme illustré par le blocage du cycle de négociations de Doha. Cela est mis sur le compte que l’organisation n’arrive plus à faire concorder les intérêts des Etats.

Depuis ce blocage, on a vu l’expansion du nombre de programmes et forums régionaux, ainsi que des accords de libre-échange bilatéraux et plurilatéraux, en dehors de l’OMC.

La fin du système de Bretton Woods ?

Bien que les institutions régissant jusqu’alors le commerce et l’économie mondiale soient en proie à de nombreux défis, Weaver suggère qu’ils ne sonnent pas pour autant le glas du FMI, de la BM et de l’OMC. Elle s’oppose ainsi aux nombreuses voix qui ont condamné les institutions, les accusant de tous les maux dont l’obsolescence et l’inutilité. Car, selon Weaver, si les instituions ne sont plus le cœur du régime économique mondial, elles en sont toujours parties prenantes, en démontre les demandes d’admissions qui continuent et l’absence de retrait des Etats de ces forums. C’est certainement que les capitales y trouvent toujours leur compte, même si toutes les discussions et accords ne se font pas toujours en leur sein. Le système Bretton Woods n’est donc plus le cœur de la gouvernance économique, mais toujours une partie d’un tout de plus en plus diversifié.

Weaver suggère que l’on peut y voir les indices d’un tournant pluraliste en cours : mais ce qui en sera le résultat reste incertain. Alors que le système de Bretton Woods promouvait une économie libérale basée sur le multilatéralisme, va-t-il être remplacé par un multilatéralisme contesté ou par un pluralisme coopératif ?

Critique

Ayant été la discussant lors de la conférence, j’ai pu former une opinion claire du texte de Catherine Weaver. En voici une partie.

Bien que l’institutionnalisme historique soit une perspective très intéressante et qui colle en effet aux cas choisis, cette approche théorique a cependant des limites importantes. En effet, en arguant que tout progrès est limité du fait des circonstances du passé, cela enlève toute possibilité d’agentivité (agency), c’est-à-dire tout capacité des acteurs à avoir un impact sur la politique mondiale. Or, on peut se demander si la dépendance au sentier n’est pas une rhétorique qui peut être utilisée par ceux qui trouvent leur compte dans le statu quo. Ne peut-on pas s’attendre à ce que les grandes puissances d’antan s’opposent aux réformes qui leur enlèveraient leurs privilèges ?

De nombreux autres points ont été soulevés durant la conférence, y compris quant au contenu des nouvelles institutions et forums qui ont émergé pour contourner les institutions de Bretton Woods – remettent-elles en cause le capitalisme et les normes ? Ou est-ce seulement une remise en question des institutions et non du régime dans son entièreté ? Des institutions internationales peuvent-elle vraiment mourir ? Il a d’ailleurs été suggéré qu’elles pouvaient seulement disparaitre si elles étaient détruites – selon Weaver, la seule façon dont cela serait actuellement possible serait si Pres. Trump retirait les Etats Unis de ces institutions, à la manière dont son administration a mis fin au TTIP ou met gravement en péril l’ALENA.

Et vous, qu’en pensez-vous ? Qu’est-ce qui cause l’incapacité des institutions de Bretton Woods à se réformer ? Cette incapacité va-t-elle vraiment mener à leur perte, plus de 75 ans après leur création ?

À propos de l’auteure

Flora Pidoux est candidate au doctorat en science politique à l’Université de Montréal. Elle est affiliée au CEPSI depuis janvier 2017. Ses recherches portent sur le colonialisme et la décolonisation et leurs influences sur les relations internationales. Son projet de thèse porte sur le rôle de la bureaucratie onusienne dans la décolonisation, sous la direction de Jean-Philippe Thérien. 

Flora est aussi rédactrice-en-chef de raison d’état.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s