Renouer avec une conception tragique de l’histoire

par Valentin Lara

À la fin de la Guerre froide, nombreux ont été ceux qui, à Washington, Londres ou Paris, ont adhéré à l’idée que les relations belliqueuses entre États appartenaient désormais au passé. Des concepts tels que la « paix perpétuelle », la « sécurité collective » et la « fin de l’Histoire » ont constitué la clé de voûte de ce nouveau consensus intellectuel en Occident. Ce consensus reposait fondamentalement sur une idéologie d’inspiration libérale qui suggérait une lecture « progressiste » et linéaire de l’Histoire. Selon cette perspective, la politique de puissance, qui caractérisait autrefois les relations internationales, a laissé place à un nouvel ordre mondial fondé sur le marché et la démocratie dans un environnement toujours plus globalisé.

De nos jours encore, la majorité des observateurs en Occident semble très attachée à l’idée que le système international du XXIème siècle se définit principalement par ces principes libéraux. Conformément à cette perspective, l’accession de Donald Trump à la présidence des États-Unis constitue, à première vue, un grain de sable dans l’engrenage d’une machine libérale destinée à être la principale force motrice de la politique mondiale. Les commentaires portant sur le bilan de la politique étrangère du président Trump, après un an de mandat, ont ainsi cherché à rappeler à quel point ce « mauvais président » mettait en danger la stabilité de l’ordre international libéral.

Pourtant, l’expérience récente semble indiquer que l’administration Trump perpétue la même politique que ses prédécesseurs. Depuis les années 1990, la politique étrangère des États-Unis a essentiellement consisté en la réalisation d’un projet que l’on pourrait qualifier « d’hégémonie libérale ». Ce projet, qui a pour principal objectif la diffusion de la démocratie libérale à travers le monde, a systématiquement justifié une implication excessive des États-Unis à l’étranger. Toutefois, la montée en puissance de la Chine, de même que la résurgence de la Russie, annoncent aujourd’hui le retour à la politique de puissance.

Dans ce nouveau contexte, la restriction en politique étrangère doit se substituer à l’ambition démesurée. Ainsi, en poursuivant le même projet que ses prédécesseurs, le nouveau président perpétue une action fondamentalement déstabilisatrice pour le système international. Pour y remédier, les décideurs occidentaux doivent se réapproprier les règles de la politique de puissance. Une telle réorientation exigera d’eux qu’ils renouent avec une « conception tragique de l’Histoire ».

L’heure du bilan

Ces derniers mois ont été l’occasion pour plusieurs analystes d’évaluer la première année de l’administration Trump en matière de politique étrangère. Sans grande surprise, il ressort de cette importante littérature beaucoup plus de critiques négatives que de jugements positifs. Hal Brands dénonce ainsi l’effet « corrosif » de l’action de Trump sur l’influence et la puissance américaine. Seul point positif selon lui : on a pour le moment évité le pire, soit une guerre préventive contre la Corée du Nord, ou bien encore une série de guerres commerciales.

Keren Yarhi-Milo, de son côté, souligne la perte de crédibilité de Trump sur la scène internationale découlant des multiples mensonges et menaces vides qu’il a pu prononcer. Le risque avec cette perte de crédibilité, c’est qu’elle pourrait rendre les engagements contractés par les États-Unis, de même que leurs injonctions et menaces diplomatiques, sans effets.

(image: « Donald Trump on the campaign trail in 2016 » par Gage Skidmore (wikimedia))

Les critiques à l’encontre de l’action de Trump sont probablement aussi virulentes dans le camp démocrate que chez certains penseurs conservateurs. Max Boot qualifie ainsi Trump « d’incompétent » dont l’égo serait démesuré. Il souligne, par ailleurs, son manque d’éthique et les conflits d’intérêts que suscite sa présidence. Eliot A. Cohen n’est pas plus élogieux. Selon lui, la diplomatie est essentiellement une affaire de mots, or beaucoup des mots prononcés par Trump sont tout simplement « toxiques ».

D’autres commentateurs ont pourtant trouvé quelques points positifs à accorder au gouvernement américain. L’analyste de CNN, Peter Bergen, reconnaît ainsi l’action déterminante de l’administration Trump dans l’amélioration de la stabilité en Irak et Afghanistan. Du côté irakien, cela s’explique surtout par une victoire sur l’État islamique et du côté afghan, par un réengagement militaire partiel sans date de retrait des troupes.

Si le président a parfois émis des menaces vides à l’encontre d’autres leaders, la réaffirmation d’une « ligne rouge » concernant l’utilisation d’armes chimiques en Syrie a clairement renforcé la crédibilité de l’administration Trump en ce qui a trait à son engagement dans la région. Pour rappel, le 4 avril 2017, le régime syrien fut accusé d’avoir utilisé une nouvelle fois du gaz de sarin faisant plus de 80 morts. En réaction, les navires de guerre américains lancèrent 59 missiles de croisière sur un aérodrome militaire syrien. Depuis, aucune attaque chimique n’a été enregistrée.

Davantage de continuité que de changements

Le politologue Stephen Walt explique que, contrairement à ce que de nombreux observateurs semblent défendre, l’un des éléments les plus frappants de la politique étrangère de l’administration Trump réside dans l’absence de réels changements. En dépit de ses discours enflammés, Trump a réaffirmé l’implication des États-Unis dans l’OTAN et a critiqué, tout comme l’administration Obama avant lui, le manque de dépenses militaires chez les alliés européens. De surcroît, il a clairement désigné la Russie et la Chine comme principales puissances rivales, à l’instar de ses deux derniers prédécesseurs.

Au Moyen-Orient, les États-Unis maintiennent leurs alliances historiques (Israël, Arabie Saoudite, Égypte, etc.), tandis que le retrait de l’accord sur le nucléaire iranien se fait toujours attendre.

La liste ne s’arrête pas là : statu quo dans le dossier nord-coréen, maintien de la guerre contre le terrorisme et faible remise en cause de la politique commerciale des États-Unis.

Au final, les « inflexions » de la politique étrangère américaine louées par les partisans de Trump ou décriées par ses plus féroces opposants semblent davantage relever de la forme que du fond. Certes, le style brutal et imprévisible de Trump alimente le flux d’actualité médiatique. Il donne l’occasion aux nombreux commentateurs et analystes de se lamenter sur l’effondrement de l’influence et de la puissance américaine sur la scène internationale. Pourtant, l’Amérique reste toujours aussi engagée dans les affaires du monde, peut-être même un peu trop…

Une opportunité manquée de réorienter de la politique étrangère américaine

Le fait que la politique étrangère américaine soit caractérisée par la continuité n’est pas une bonne nouvelle. Depuis la fin de la Guerre froide, les États-Unis se sont retrouvés dans une configuration toute particulière : ils étaient alors la seule grande puissance du système international. Le monde devenait « unipolaire » après avoir connu l’affrontement entre deux blocs compacts.

Dans un monde unipolaire, la puissance dominante peut mener, à sa guise, plusieurs grandes stratégies alternatives sans réellement prendre en compte les intérêts des autres acteurs du système. Très exactement, trois stratégies sont possibles selon la typologie de Nuno Monteiro : la domination défensive (protéger le statu quo, c’est-à-dire la délimitation actuelle des frontières, la distribution de la puissance entre les États ainsi que l’alignement politique international), la domination offensive (modifier le statu quo) ou bien le désengagement (la grande puissance n’intervient plus en dehors de sa propre région).

Reprenant pour son compte cette typologie, le professeur John Mearsheimer explique que les États-Unis ont essentiellement adopté une stratégie de domination offensive depuis la fin de la Guerre froide dans le but d’imposer ce qu’il qualifie « d’hégémonie libérale ». Ce projet hégémonique consiste essentiellement en la diffusion de la démocratie dans l’ensemble du système international.

La poursuite de ce projet a eu pour principal effet de bouleverser le statu quo issu des années 1990. À titre d’exemple, les États-Unis encouragèrent plusieurs changements de régime politique dans le monde, soit de façon indirecte comme au cours des « révolutions colorées », soit de façon plus active avec le renversement du régime taliban en Afghanistan ou de Saddam Hussein en Irak. Systématiquement, les principaux arguments mobilisés pour justifier ces interventions mettaient en avant le caractère autoritaire des régimes ciblés. Autrement dit, chacune de ces situations était désignée comme constituant un obstacle à l’hégémonie libérale.

À l’évidence, l’Amérique et leurs alliés ont rarement pris en considération les intérêts des autres États au cours de chacune de leurs ingérences. Ceci s’explique, en partie, par le pouvoir disproportionné que l’unipolarité du système leur a temporairement octroyé. Toutefois, l’émergence de la Chine, de même que la résurgence de la Russie, viennent désormais directement remettre en cause la viabilité de ce projet libéral sur le long terme. En effet, l’hégémonie libérale, que Mearsheimer décrit essentiellement comme une tentative « d’ingénierie sociale à échelle globale », n’est possible que dans un système unipolaire où les autres puissances majeures demeurent passives. Dès lors que le rapport de force évolue en leur faveur, les autres puissances majeures du système peuvent davantage s’opposer à la puissance dominante, soient les États-Unis.

Ainsi, l’arrivée sur la scène internationale de nouveaux acteurs étatiques de premier plan rend le maintien de la politique étrangère américaine actuelle dangereuse pour la stabilité du système. Plus les États-Unis et leurs alliés chercheront à promouvoir une politique étrangère aveugle aux intérêts des autres États, plus les tensions internationales risquent de s’exacerber. Plutôt que de promouvoir la paix, la perpétuation d’un tel projet va, au contraire, susciter davantage de conflits. 

L’establishment américain dans le domaine de la politique étrangère a largement endossé ce projet hégémonique libéral dès les années 1990. Stephen Walt explique d’ailleurs qu’une idée profondément ancrée, tant chez les « néoconservateurs » que chez les « libéraux internationalistes », consiste à penser que les États-Unis formeraient désormais le centre de gravité d’un nouvel ordre mondial fondé sur la démocratie et le marché. La lecture des différents commentaires portant sur la politique de Trump suggère, d’ailleurs, qu’une grande partie des analystes occidentaux s’inquiètent de la possibilité qu’un tel projet puisse être menacé.

Le jugement systématique de l’action du président à la lumière du projet hégémonique libéral témoigne de cette préoccupation. Dans quelle mesure Trump a-t-il renforcé ou affaibli la relation de l’Amérique avec l’OTAN? Avec ses principaux partenaires commerciaux? A-t-il adopté une attitude assez ferme à l’égard de la Russie de Vladimir Poutine? A-t-il suffisamment travaillé à l’intégration de la Chine dans l’ordre libéral international?

Généralement, les réponses à ces questions ont été, tout compte fait, assez proches de celles attribuées aux précédentes administrations. Il n’y a pas eu véritablement d’inflexion majeure dans la politique étrangère américaine. Ceci signifie donc que, malgré tous ses discours, Donald Trump a essentiellement défendu, et continue à défendre, le même projet hégémonique que ses prédécesseurs, quoique de façon plus maladroite.

De toute évidence, cette continuité semble avoir échappé à nombre de commentateurs qui se sont davantage attachés à critiquer la forme que prenait la défense du projet hégémonique, plutôt que la viabilité d’un tel projet. Pourtant, la principale critique que l’on puisse formuler à l’égard de la politique actuelle de Trump réside bien dans l’absence de changements substantiels.

(image: « U.S. Army Sgt. Mark Phiffer stands guard duty near a burning oil well in the Rumaylah Oil Fields in Southern Iraq » par U.S. Navy, Photographer’s Mate 1st Class Arlo K. Abrahamson (wikimedia))

Le retour à la politique de puissance et à une conception tragique de l’Histoire

Dans un contexte d’unipolarité, le projet hégémonique libéral s’est très vite imposé aux yeux des analystes comme un développement naturel de l’Histoire. Après deux guerres mondiales suivies par une Guerre froide interminable, les années 1990 ont constitué une opportunité inespérée de bâtir un monde plus pacifique et plus prospère. Pour mener à bien ce projet, les États-Unis disposaient alors d’une puissance inédite dans l’Histoire des relations internationales. Néanmoins, le bilan de cette politique étrangère semble davantage négatif que positif. Les expériences récentes en Irak ou encore en Libye ont d’ailleurs bien illustré les limites de « l’ingénierie sociale libérale ».

Par ailleurs, la montée en puissance de la Chine, de même que la résurgence de la Russie, semblent aujourd’hui clairement annoncer la fin de l’utopie et le retour à la politique de puissance. La politique de puissance prend la forme, en relations internationales, d’une compétition entre États pour l’accaparement des ressources mondiales. Au cours de cette compétition, les États utilisent leur puissance (militaire, économique) de façon coercitive afin d’obtenir ce qu’ils convoitent.

À ce propos, l’environnement international permissif de la fin du XXème siècle a, semble-t-il, favorisé le développement d’une certaine amnésie chez les décideurs américains. Oubliant la nature même des relations internationales, c’est-à-dire anarchique, ces derniers ont négligé les règles les plus élémentaires de la politique de puissance. Par exemple, un allié ne se détermine pas à partir de ses caractéristiques internes, mais par les menaces externes auxquelles il est lui-même confronté. Ainsi, la Russie n’est pas en soi une menace sous prétexte que son régime politique n’est pas démocratique. La Russie étant probablement encore plus menacée par l’émergence de la Chine que l’Occident, celle-ci représente même une alliée potentielle pour les États-Unis en Asie. Malheureusement, en faisant la promotion du projet hégémonique (cf. élargissement de l’OTAN), l’Amérique est elle-même devenue une menace existentielle pour la Russie. Mécaniquement, la Russie s’est rapprochée de la Chine pour contrebalancer la « menace occidentale ».

(image: « Meeting with President of China Xi Jinping » par President of Russia)

En décembre 1976, le président français Valéry Giscard D’Estaing invitait ses compatriotes à ne pas se laisser « accabler par les rhumatismes de l’Histoire ». Autrement dit, le passé, dont les pessimistes aiment rappeler qu’il a été violent, ne devait plus empêcher la France et le monde de se tourner vers l’avenir. Ce sentiment que le futur peut être meilleur si l’Humanité use de sa raison est au cœur du projet hégémonique. Pourtant, l’idée de pouvoir tout arranger par le droit, les institutions et le marché a déjà montré ses limites dans les faits. Comme le disait Raymond Aron en réponse à la déclaration du président français, le principal problème ici, c’est que l’on a tendance à oublier que « l’Histoire est tragique ».

En effet, le passé nous enseigne que les États se font la guerre même lorsque ces derniers n’en avaient pas originellement l’intention. Ainsi, le manque d’information, les calculs erronés et une mauvaise lecture des incitatifs et des contraintes du système international ont souvent été à l’origine de grandes tragédies nationales (ex. : défaite militaire française de 1940). Cependant, le simple fait que le monde soit anarchique (cf. absence d’un gouvernement mondial) constitue déjà une condition suffisante pour que la guerre ne puisse jamais être écartée des relations entre États. Par conséquent, le système international est condamné à connaître des cycles de violence réguliers ce qui constitue, en soi, une « situation tragique ».

Le « moment unipolaire » américain a laissé croire aux Occidentaux que la guerre de haute intensité était désormais chose du passé. L’Histoire perçue comme tragédie a cédé sa place à une lecture progressiste et linéaire des évènements, davantage compatible avec le projet hégémonique. Néanmoins, les changements récents survenus dans les relations internationales, avec un retour marqué à la politique de puissance, requièrent de renouer, à nouveau, avec une conception tragique de l’Histoire.

L’enjeu est bien ici de ne pas répéter les erreurs du passé, et notamment celles commises durant l’entre-deux-guerres. À cette époque, de nombreux intellectuels cherchaient à promouvoir de grands principes libéraux dans un but pacifiste. Néanmoins, en oubliant que le système international était alors essentiellement régi par la politique de puissance, les leaders occidentaux n’ont pas su se préparer adéquatement à ce qui allait suivre. Le contexte international est quelque peu différent aujourd’hui. Ainsi, ce n’est plus l’émergence de puissances révisionnistes, mais plutôt l’hégémonisme occidental qui sème la discorde. Si les Occidentaux ont failli par manque d’ambition dans leur politique étrangère au cours des années 1930, leur prochain échec pourrait bien s’expliquer par leur trop grande implication dans les affaires du monde.

Conclusion

La continuité dans la politique étrangère des États-Unis sous Trump constitue une mauvaise nouvelle pour la paix. En poursuivant le même projet que ses prédécesseurs, le nouveau président perpétue une action fondamentalement déstabilisatrice pour le système international. Les multiples critiques formulées à l’encontre de la nouvelle administration n’ont fait que souligner à quel point le projet hégémonique libéral faisait l’objet d’une adhésion quasi unanime en Occident. Bientôt, l’Amérique et ses alliés seront forcés de réaliser, une nouvelle fois, que l’Histoire est cyclique et tragique. Il n’y a plus qu’à espérer que, lorsque ce moment viendra, ces derniers ne seront pas déjà devenus les nouvelles victimes de la politique de puissance. Le cas échéant, Trump ne pourra pas être tenu pour seul et unique responsable.

À propos de l’auteur

Valentin Lara est doctorant en science politique de l’Université de Montréal. Ses intérêts de recherche portent sur les questions de sécurité internationale et de politique étrangère. Sous la direction de Théodore McLauchlin, sa thèse porte sur le phénomène de privatisation dans les affaires militaires.

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