G5 Sahel: l’Algérie manque à l’appel

par Sihem Attalah

En 2014, la France lançait l’opération militaire Barkhane au Mali. L’objectif était d’enrayer le terrorisme et la progression du djihadisme dans la bande sahélo-saharienne, et principalement aux frontières maliennes et nigériennes.

Les interventions militaires se sont succédées pendant plusieurs années sans jamais parvenir à réduire l’instabilité dans une région déjà profondément marquée par des conflits liés aux ressources naturelles, aux luttes de pouvoir, au trafic d’armes et à la porosité des frontières.

Pour ces raisons, une nouvelle force militaire conjointe, le G5 Sahel, a été mise en place, dans le but de remplacer les opérations unilatérales de la France.

Sur la base d’une alliance entre la Mauritanie, le Tchad, le Mali, le Niger et le Burkina Faso, elle devrait être opérationnelle d’ici mars 2018. L’objectif est d’améliorer la sécurité à travers une meilleure coordination des activités de défense des Etats, mais aussi de développement en matière de gouvernance et d’infrastructures. La force dispose d’un état-major multirégional à Sévaré au Mali et prévoit de mobiliser 5 000 militaires.

(image: « Sahel », wikimediacommons)

Cette initiative est toutefois confrontée à un problème important : celui du refus de l’Algérie de s’y investir.

L’Algérie est au cœur de la région et possède plus de 3000km de frontière avec les pays du Sahel, dont 1330km avec le Mali, foyer principal du terrorisme dans la région. L’Algérie détient l’armée la plus importante d’Afrique du Nord avec un budget annuel de 10 milliards de dollars, et depuis près de trente ans, c’est un acteur majeur de la lutte contre le djihadisme au Maghreb et au Sahel. Avec la guerre civile des années 1990 qui a duré presque dix ans, le régime détient une expérience incontestable en matière de lutte contre les factions islamistes et le terrorisme. Par conséquent, l’Algérie est un Etat clé dans la sécurité de la région, et son absence du G5 Sahel entrave considérablement le dispositif.

L’attitude de l’Algérie s’explique par sa réticence à s’impliquer dans une opération sous influence française. Alger a pour habitude de se méfier de l’ingérence européenne en Afrique, surtout si elle vient d’une ancienne puissance coloniale. Le projet est souvent présenté comme une initiative du président Emmanuel Macron, pour qui la lutte antiterroriste est une priorité diplomatique, mais qui souhaite surtout que les premiers Etats concernés s’investissent davantage afin de partager le fardeau militaire et financier de l’opération. Lors du dernier sommet, le 15 janvier 2018, les dirigeants du G5 Sahel se sont réunis à Paris pour lever des fonds, dans le but d’atteindre les 423 millions d’euros nécessaires au fonctionnement de l’opération, mais aucun représentant algérien ne s’est présenté malgré les demandes du président français.

Le dialogue franco-algérien sur la question est au point mort. Alger refuse la présence de militaires étrangers aux portes de son pays, et ne compte pas participer au G5 Sahel si l’opération n’est pas placée sous l’égide de l’Union Africaine. Paris espère toutefois recevoir un appui stratégique pour sécuriser la frontière avec le Mali, et un soutien financier de la part d’Alger.

Si la méfiance vis-à-vis de la France n’était pas suffisante, Alger se sent également menacée par l’implication du Maroc dans le dispositif. Bien que les rivalités régionales entre les deux voisins maghrébins soient anciennes, elles persistent et limitent grandement les perspectives de solutions au problème. Au-delà de la contribution budgétaire,la participation du Maroc sur le terrain impliquerait une assistance technique et de renseignement. Ce qui est suffisant pour qu’Alger s’y oppose et conteste la présence de troupes marocaines à ses frontières au sud.

Alger et Rabat sont en conflit depuis plus de 40 ans, notamment sur la question du Sahara occidental. La discorde s’était apaisée en 1989 et avait permis la création de l’Union du Maghreb Arabe, mais la guerre civile en Algérie a ravivé les tensions et le Maroc a fermé la frontière en 1994. Alors que Rabat joue désormais la carte de l’intégration africaine, Alger préfère miser sur son autonomie.

Au-delà des rivalités régionales qui alimentent la méfiance, l’Algérie refuse aussi d’envoyer son armée à l’extérieur de ses frontières. Le pays a en effet des « barrières constitutionnelles » qui l’empêchent d’intervenir militairement en dehors de son territoire.

En décembre 2017, le premier ministre Ahmed Ouyahia, affirme que « l’Algérie déploie des efforts considérables pour la sécurisation (de la région) » et qu’elle « aide déjà beaucoup les Français dans leur lutte contre le terrorisme au Sahel » à travers un soutien logistique notamment. Selon lui, les priorités de l’Algérie sont ailleurs.

Cet enjeu régional reflète la crise institutionnelle que traverse l’Algérie. Le pays se méfie de ses partenaires bien qu’ils aient des ressources militaires substantiellement inférieures aux siennes. Le président algérien Abdelaziz Bouteflika est au pouvoir depuis 1999, il est tellement âgé et malade qu’il n’est pas en mesure de gouverner. Dans ce contexte, il est difficile de savoir qui tient réellement les rennes du gouvernement. A défaut d’avoir un leader qui aurait une position politique précise et assumée, l’Algérie préfère opter pour le repli sur elle-même. Sauf que les mouvements armés reposent sur la mobilité régionale, et la diffusion territoriales du terrorisme rend difficile la résolution du problème uniquement à l’échelle nationale.

Néanmoins, les raisons de la crise institutionnelle algérienne ne se limitent pas à la question du terrorisme ou de la radicalisation. Elles sont imbriquées dans des problèmes de corruption, d’inégalités sociales et d’absence de perspective économiques pour la jeunesse. Enjeux auxquels il faudra remédier sur le long terme.

L’Algérie n’est pas prête de changer de position vis-à-vis du G5 Sahel. Ses dirigeants font preuve d’une forte régularité politique, et le dispositif devra opérer sans cette dernière, avec toutes les difficultés que cela implique.

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