Slovaquie: Un bastion anti-populiste en devenir

par Patrice Senécal

L’avocate libérale et europhile Zuzana Caputova a été élue présidente de la Slovaquie le 30 mars dernier. Dans une Europe rongée par le populisme et les dérives « illibérales », sa victoire marque un important contraste.

Méconnue du public il y a un an, Zuzana Caputova, cette avocate libérale et europhile, a défié les pronostics, le 30 mars dernier, en remportant le second tour de la présidentielle slovaque. Son arrivée au pouvoir pourrait être le signe d’un changement de garde (symbolique) pour le pays… mais contrasterait ainsi avec le virage populiste dans lequel s’engage l’Europe centrale, depuis quelques années.

« Cette élection a prouvé qu’il est possible de ne pas céder au populisme et de gagner la confiance des gens sans recourir à un vocabulaire agressif ou aux attaques personnelles », a lancé la nouvelle élue, le soir du scrutin. Plus populaire que jamais à l’heure actuelle, son « appel au changement » semble avoir été entendu: devant son principal adversaire, le candidat du pouvoir et commissaire européen Maros Sefcovic, Zuzana Caputova a été élue par 58,4% des voix, sous la bannière du parti Slovaquie progressiste (PS).

Il faut dire que Mme Caputova, qui s’est fait connaitre pour son militantisme écologiste et anti-corruption, doit en partie sa victoire à la colère qu’éprouve une bonne part de la population à l’égard du pouvoir politique actuel. Mais c’est aussi parce qu’elle a mené une « campagne très franche et transparente », estime la politologue et observatrice de la scène politique slovaque Dominika Kunertova. « Elle est considérée comme une combattante de la société civile. »

Sur le plan politique, Caputova fait figure de véritable contre-pied à la vague populiste actuelle en Europe centrale. En Hongrie, le premier ministre Viktor Orban oscille entre rhétorique anti-Bruxelles et nationalisme ethnique. En Pologne, le gouvernement du PiS s’entête depuis trois ans à détricoter l’État de droit et l’indépendance de l’appareil judiciaire. Même son de cloche en Tchéquie ou en Autriche, où c’est la droite nationaliste qui gouverne. « Ce qui est particulier, c’est que leur rhétorique anti-immigration […] transcende la gauche et la droite », observe Frédéric Mérand, directeur du Centre de recherche internationale de l’Université de Montréal (CÉRIUM).

À Budapest comme à Varsovie, on voit même triompher des démocraties dites « illibérales », une source d’embarras pour Bruxelles. « Le propre du populisme, c’est de s’attaquer à la démocratie libérale et, dans le contexte de l’Europe de l’Est, [on] le fait dans un endroit où [elle] est plus fragile », explique M. Mérand.

Or l’arrivée de Zuzana Caputova à la présidence — bien que ce poste reste honorifique — pourrait bien être un pied de nez à la rhétorique populiste du gouvernement slovaque, jugé corrompu jusqu’à l’os. Sa popularité constituerait même une certaine « anomalie positive dans la région », selon Dominika Kunertova. « C’est un appel pour un meilleur gouvernement, une consolidation des institutions, estime la politologue. Au moment de l’adhésion de la Slovaquie à l’Union européenne en 2004, on avait atteint le point culminant du projet politique du pays, mais depuis, il est en baisse. »

La grogne derrière le changement

Le parti social-démocrate SMER-SD, à la barre de la Slovaquie depuis plus d’une décennie, pourrait bien être à l’origine de cette lassitude — et de l’élan favorable à Zuzana Caputova.

Car depuis un plus d’un an, la colère a monté d’un cran au pays. En mars 2018, des manifestations monstres ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans ce pays de 5,4 millions d’habitants — les plus importantes depuis la chute du communisme en 1989. En cause: le meurtre du journaliste slovaque Jan Kuciak et de sa compagne, en février 2018. Froidement abattu à son domicile, le reporter d’enquête était sur le point de révéler un scandale de corruption impliquant le gouvernement de l’ex-premier ministre Robert Fico qui, sous pression, avait alors démissionné.

Inculpé à la mi-mars par la justice, l’homme d’affaires slovaque Marian Kocner est soupçonné d’avoir été l’architecte de l’assassinat.

L’affaire Kuciak n’aura donc été que le déclencheur d’une grogne populaire à l’égard des histoires de corruption au pays. Et le discours populiste de Robert Fico, qui « continue de gouverner en coulisses », aurait en quelque sorte été une mascarade lui permettant de se maintenir au pouvoir, selon Dominika Kunertova. Avec la victoire de Caputova, une novice de la politique quadragénaire, cette stratégie semble désormais avoir du plomb dans l’aile.

Mais devrait-on voir, derrière la percée de cette novice de la politique, l’émergence d’un bastion anti-populiste prenant racine en Slovaquie? Pas si vite, nuance Dominika Kunertova. « Avec les élections [de premier tour] du 16 mars, on a pu très clairement voir que le soutien aux partis extrémistes augmente, estime-t-elle. C’est une tendance dangereuse. »

Si l’effritement du pouvoir actuel semble avoir ouvert la porte à Caputova, les extrêmes ne sont toutefois pas en restes. Une bonne frange de l’électorat, désabusé par l’establishment, pourrait bien s’être radicalisée, ajoute Mme Kunertova.

Notons que l’appui en faveur de ces formations politiques a oscillé autour de 25% des voix, lors du premier tour de l’élection. Et le parti d’extrême droite Notre Slovaquie de Marian Kotleba, lui, s’en est sorti avec 10,4 %. D’autant que rien n’est moins sûr si ce genre de partis sera rayé de la carte dans un an, alors qu’auront lieu les prochaines élections parlementaires, ajoute la politologue. À suivre, donc.

Patrice Senécal est étudiant au baccalauréat de science politique à l’Université de Montréal. Aspirant journaliste, ses intérêts portent notamment sur les enjeux liés à l’Europe, mais aussi sur l’actualité internationale dans son ensemble. Il est employé à Radio-Canada Information à titre de commis à la salle de nouvelles.

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