Quand un barrage provoque la discorde entre l’Égypte et l’Éthiopie

par Edgar Saint-Hillier

Le 14 juillet 2020 a marqué un nouvel échec dans les négociations entre l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan concernant le projet controversé du Barrage de la Renaissance (BR) sur le Nil Bleu. Après une série de 11 jours de pourparlers portant sur le premier remplissage et l’exploitation annuelle du barrage, aucun accord n’a été trouvé.

En effet, l’Égypte et l’Éthiopie ne parviennent pas à se mettre d’accord sur l’exploitation de cet affluent du Nil. Tandis que l’Éthiopie considère ce projet comme primordial pour son développement national, l’Égypte y voit une menace directe à sa prospérité nationale et à sa survie. Pourtant, un accord permettrait d’offrir de nouvelles opportunités économiques pour l’Éthiopie grâce à la production d’électricité et pour l’Égypte notamment via l’élimination de sédiments qui polluent les cultures agricoles.  Faute de décision commune, le barrage alimente les tensions régionales.

Un projet de barrage au profit de l’Éthiopie

Lancé en 2011 par l’Éthiopie, ce projet de barrage hydroélectrique a pour but d’exploiter la puissance des eaux du Nil Bleu. En tirant profit de cet affluent, le barrage devrait produire 6 000 mégawatts d’électricité, soit le double de l’alimentation électrique dont dispose actuellement le pays. Ceci pourrait permettre à près de 77 millions de personnes de sortir de la pauvreté, en dynamisant aussi l’investissement industriel et en assurant des revenus grâce à l’exportation d’électricité, tout en garantissant plus de confort à la population éthiopienne.

Carte: Localisation du Barrage de la Renaissance par LeFigaro

Aujourd’hui, la construction du barrage est grandement avancée. Selon le ministre de l’irrigation éthiopien Sileshi Bekele, « la partie génie civil du BR a atteint 87 % d’achèvement tandis que l’avancement général de la construction a atteint 73 % ». Le ministre a  indiqué le 28 juin dernier que, bien que la construction du barrage ne soit toujours pas achevée, son remplissage était imminent. Ceci représente une étape clé dans la construction du barrage, car en commençant à le remplir, l’Éthiopie va pouvoir ainsi commencer à produire son électricité.

Les profits escomptés par l’Éthiopie sont tels que le gouvernement souhaite achever le remplissage du barrage le plus rapidement possible sur une période de 5 à 7 ans. C’est pour cela que, malgré l’absence d’un accord, l’Éthiopie commence à le remplir sans tenir compte des considérations égyptiennes, car ces derniers souhaitent rallonger le temps de remplissage à plus de 10 ans. En outre, cette annonce avait ainsi relancé, en juillet dernier, les tractations avec les États en aval du fleuve.

Une menace pour l’économie égyptienne

L’Égypte, dont une partie de la production de ressource dépend du Nil, s’est immédiatement soulevée contre le projet de barrage annoncé par l’Éthiopie. Comme l’a rappelé récemment le ministre des affaires étrangères égyptien, Sameh Shoukry vis-à-vis du BR : « une menace existentielle est apparue qui pourrait empiéter sur la seule source de subsistance de plus de 100 millions d’Égyptiens ».

Tout changement dans le débit d’eau en amont du Nil fragiliserait le pays. L’Égypte est en effet constituée de 96% de désert, et le Nil constitue sa principale source d’alimentation en eau, nécessaire à l’agriculture. Ce secteur d’activité représente près d’un huitième du PIB et emploie environ un quart de la population active. La réalisation des plans de remplissage définis par l’Éthiopie causerait une augmentation importante de son taux de chômage augmenté, jugulait l’économie locale. C’est pour cela que dès 2011, l’Égypte s’intégra au projet en vue de le modifier à son profit.

Or, les déclarations récentes de l’Éthiopie concernant le remplissage imminent du barrage annoncent la réalisation du pire scénario possible pour l’Égypte.  Si, comme annoncé, l’Éthiopie remplit le BR sur un laps de temps de 5 à 7 ans, l’Égypte perdrait près entre 33% et 50% de ses terres cultivables. En remplissant le barrage, l’eau qui serait détournée pour le remplir entrainerait une perte d’accès à l’eau pour l’Égypte de 22% à 36% par rapport au niveau actuel.

Un enjeu symbolique

Au-delà de l’enjeu économique, le barrage soulève aussi des questions d’intérêts nationaux plus larges dans les deux États.

Pour l’Égypte, il s’agit de maintenir son ascendance historique sur le fleuve. Historiquement, l’Égypte  a eu le contrôle exclusif de l’utilisation du Nil en raison de deux traités de l’ère coloniale – le traité anglo-égyptien de 1929 et l’Accord sur l’eau du Nil entre l’Égypte et le Soudan de 1959. Qui plus est, Le Caire considère ces accords comme toujours valides, comme le souligne l’Article 44 de la Constitution égyptienne. Par conséquent, le projet du BR vient directement à l’encontre de ces traités, remettant en question les droits historiques de l’Égypte sur le Nil.

L’Éthiopie, quant à elle, remet en cause cette conception historique égyptienne à travers le BR, car considérée comme une nouvelle forme de colonialisme. Elle voit dans le fait qu’elle ne puisse pas profiter des ressources naturelles du Nil comme une injustice historique. Pour l’Éthiopie, répondre aux demandes égyptiennes sur le volume spécifique d’eau s’écoulant vers l’Égypte chaque année confirmerait le rôle hégémonique de l’Égypte sur le Nil et dans la région.

Un contexte politique interne actuel non propice aux négociations

La question du barrage s’inscrit également dans des contextes politiques internes sous tension dans les deux pays. Faisant face à de nombreuses contestations populaires à leurs encontre, le dirigeant égyptien Adbel Fattah al-Sissi et son homologue éthiopien Abiy Ahmed considèrent ce projet comme une opportunité politique pour renverser la situation interne en leurs faveurs. Une victoire dans ce dossier leur permettrait de regagner le cœur de leurs populations.

D’une part, entre la vente des iles Tiran et Sanafir à l’Arabie Saoudite en 2017 et les nombreuses protestations en 2019 demandant sa démission, la position de Sissi est fortement ébranlée auprès des Égyptiens. Qui plus est, il est tombé dans la controverse en abrogeant la limite de deux mandats de la constitution égyptienne à la présidence. Ainsi, en défendant ardemment les intérêts de son peuple dans le dossier du BR, Sissi y voit une opportunité à saisir pour recouvrer sa légitimité.

Dans la même lignée, en reportant les élections prévues le 29 août 2020 à une date indéfinie en 2021 pour cause de pandémie, le chef de l’exécutif éthiopien Ahmed fait face à une crise constitutionnelle importante, remettant en cause la légitimité de son gouvernement. Lui aussi, sa position est fragilisée par le mécontentement des Éthiopiens. Ainsi, Abiy Ahmed procède à la même chose que son homologue égyptien. Qui plus est, les critiques lui reprochent son manque de contrôle suite aux violences ethniques qui touchent l’Éthiopie. Une victoire dans ce dossier permettrait donc à Ahmed de créer une unité entre les ethnies autour d’un projet national où tous les Éthiopiens seraient bénéficiaires.

Conclusion

La mise en place du barrage de la Renaissance est une source importante de discorde entre l’Égypte et l’Éthiopie. Tant sur le plan socio-économique, politique et symbolique, les deux États affichent des positions difficilement conciliables tant elles s’opposent, multipliant donc les échecs dans les négociations.

Avec ce projet, la paix régionale semble s’effriter peu à peu. D’autant plus que les deux gouvernements n’excluent pas le recours à une réponse armée ; en témoigne les divers actions et déclarations de Sissi et d’Ahmed. Le Soudan, autre État impliqué dans le projet pourrait jouer le rôle de stabilisateur, ne serait-ce qu’en mobilisant la communauté internationale pour s’interposer, comme il a tenté de faire en plaidant auprès du Conseil de Sécurité de l’ONU. En mettant en avant les bénéfices d’une coopération concernant l’issue du barrage, le Soudan pourrait permettre, dans un futur proche, de calmer les tensions entre l’Égypte et l’Éthiopie.

À propos de l’auteur

Edgar Saint-Hillier a terminé un Baccalauréat en études internationales à l’Université de Montréal. Il s’intéresse aux questions de sécurités et de conflits relatifs aux régions du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, ainsi qu’aux relations que ces États entretiennent avec les puissances étrangères.

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