La communauté internationale au chevet d’un Liban à l’agonie

par Edgar Saint-Hillier

Le 4 août dernier, le Liban a connu l’une des pires catastrophes de son histoire avec l’explosion du port de Beyrouth, provoquant d’importants dommages humanitaires et structurels, et plongeant le pays encore plus dans le marasme. Cette tragédie vient s’ajouter à la crise politico-économique profonde que le Liban connait depuis octobre 2019. Les autorités locales semblent incapables de gérer cette situation alors que le pouvoir en place est accusé de corruption à tous les échelons. Il semble que le pays pourrait s’effondrer à tout moment si aucune mesure n’est mise en place pour endiguer ces crises.

En prévention de ce scénario catastrophe et des risques sécuritaires associés, de nombreux États se sont réunis le 9 août 2020 lors de la Conférence internationale de soutien et d’appui à Beyrouth. En a découlé un plan d’action agissant sur deux tableaux simultanément, soit dans les domaines humanitaire et économique afin d’aider le Liban à se relever et ainsi éviter que la situation précaire du pays n’empire.

Une crise socio-économique profonde

Depuis octobre 2019, le Liban est en proie à de nombreuses protestations populaires portant sur son système politique confessionnel. Ce dernier favorise la corruption, le népotisme et le clientélisme au détriment du bien-être de l’ensemble des Libanais. Lourdement endettée, avec un secteur bancaire qui s’effondre et une hausse des prix à la consommation, toute l’économie libanaise est paralysée. Pour plus d’information sur la crise, consultez l’article « La crise du Liban en 5 questions ».

L’explosion du port de Beyrouth du 4 août 2020 a exacerbé la situation catastrophique du pays, alimentant davantage la colère de la population. Le port était en effet le point névralgique de l’économie libanaise où 82% des exportations et des importations du pays transitaient. Cela affecte directement les entreprises locales, déjà fortement affaiblies à cause de la pandémie. Les faibles infrastructures portuaires du reste du Liban ne semblent pas en mesure d’assurer le bon approvisionnement en nourriture et en médicaments nécessaires aux Libanais. Le pays se retrouve au bord du gouffre, augmentant les risques des révoltes.

Une source de préoccupation pour la communauté internationale

La communauté internationale n’a pu que réagir dans l’espoir de prévenir une détérioration plus importante de la situation. Plus particulièrement s’est tenue une conférence rassemblant 28 États et 7 organisations internationales le 9 août dernier. Comme l’a rappelé le président français Emmanuel Macron : « l’objectif de la conférence est de nous unir pour mutualiser nos ressources dans les jours et semaines à venir pour répondre aux besoins de la population de Beyrouth ». Toutefois, cette intervention internationale semble aussi répondre aux préoccupations sécuritaires des donateurs.

En particulier, l’Europe craint pour sa propre sécurité si la crise devait s’inscrire sur la longue durée ou même s’approfondir. Elle est préoccupée de se retrouver dans une situation identique à 2015. À cette époque, près d’un million de réfugiés, dont plus de 50% de Syriens, avaient fui vers l’Europe. Face à ce problème, l’Union européenne fut dans l’incapacité d’y répondre collectivement et efficacement, créant une véritable crise régionale.

Avec l’instabilité au Liban, l’Europe craint que les réfugiés localisés au Liban ne veuillent poursuivre leur chemin vers le nord de la Méditerranée. Actuellement, le Liban est le pays qui accueille le plus grand nombre de réfugiés par habitant au monde. Il y aurait ainsi entre 950000 et 1,5 million de réfugiés syriens au Liban. Toutefois, suite à un taux de chômage en perpétuelle augmentation depuis un an, les autorités ont affiché la volonté réduire le nombre de réfugiés sur le territoire national. Ils ont intentionnellement rendu la vie plus difficile à ses réfugiés syriens, se sentant donc obligés de fuir vers un terrain plus propice, soit l’Europe. Alors que les denrées de première nécessité manquent pour les Libanais, la situation des réfugiés s’annonce d’autant plus précaire. Le Liban ne sert donc plus de barrage à l’émigration massive vers l’Europe.

La stabilité régionale remise en cause

Également, un dysfonctionnement sur le long terme du pays offrirait un terrain propice à la montée de nouvelles forces politiques et, avec, de conflit interne. Certaines forces locales (comme le Hezbollah) ou régionales pourraient profiter de la situation pour imposer leurs volontés. Ainsi, comme le souligne Julien Barnes-Dacey : «  il y a risque réel que l’implosion politique continue pousse le pays vers une forme de conflit ». Plus particulièrement, des tensions entre les différentes communautés commencent à émerger. En témoigne l’affrontement récent entre des chiites et des sunnites à Khalde, faisant deux morts. Sans un gouvernement stable pour rétablir l’ordre, des événements semblables pourraient conduire à une spirale de violence incontrôlable, voir à une guerre civile.

Par ailleurs, cette instabilité gouvernementale pourrait accroitre potentiellement les risques d’escalade de tensions au Moyen-Orient. En étant l’alliée historique de l’Iran chiite, le Liban est un élément-clé pour l’équilibre régional. En faisant un front commun avec Téhéran contre leurs adversaires sunnites et israéliens, le Liban garantit une certaine stabilité au Moyen-Orient. Toutefois, l’actuelle perdition de l’État libanais pourrait voir les puissances régionales utiliser les tribulations du pays pour écraser leurs rivaux, diminuant donc la faible stabilité régionale. Le Liban pourrait devenir le lieu d’une nouvelle guerre par procuration entre l’Iran et l’Arabie Saoudite si la situation n’évolue pas.

Une réponse humanitaire d’urgence

Face à cette réalité, de nombreux États et l’ONU ont uni leurs forces pour stabiliser le Liban suite aux dommages humanitaires et structurels provoqués par les explosions du 4 août.

L’ONU a établi un « Cadre d’intervention d’urgence » lui permettant de coordonner les actions faites pour agir contre l’urgence humanitaire. Ceci favorise le retour à la stabilité du Liban. En indiquant les actions précises à réaliser, les puissances étrangères peuvent prendre collectivement des mesures adéquates pour enrayer le marasme libanais. Ainsi, cela permet d’éviter de doublonner les interventions humanitaires et que la situation se détériore encore plus. En partie grâce à cette action onusienne, les États donateurs ont décidé d’aider les ONG locales en leur donnant près de 250 millions d’euros.

Une prévention sur le ton de la réforme économique

Pour prévenir l’effondrement du Liban, l’intervention humanitaire seule n’est pas suffisante, mais doit être accompagnée de réformes profondes du pays.

Comme le souligne Virginie Lefèvre de l’ONG libanaise Amel Association : «  la crise actuelle avait des «causes structurelles», il faut donc plus qu’un «plâtre collant» (ndlr : ce que font actuellement l’ONU et les pays donateurs) ». Pour éviter l’effondrement total du Liban, il est donc nécessaire d’agir sur les racines profondes de la crise. Au-delà de la simple volonté des puissances étrangères d’instaurer des réformes politiques, le FMI cherche à implanter des réformes économiques dans le pays.

Depuis la mi-mai 2020, suite au défaut de paiement du Liban, le FMI négocie avec ce dernier pour un prêt de 10 milliards de dollars, soumis à des conditions de réformes. La Conférence internationale de soutien et d’appui à Beyrouth a permis au FMI de remettre en avant son souhait de restructurer l’économie libanaise pour éviter le pire. Cela doit donc passer par un certain nombre de réformes, comme la solvabilité des finances publiques et du système financier, la mise en place des garde-fous temporaires, la restructuration des entreprises publiques et la mise en place d’un filet de protection sociale. L’objectif est ainsi de rassurer les potentiels investisseurs et redémarrer l’économie locale.

Le plan du FMI prévoit aussi la mise en place de balise pour éviter la fuite des capitaux, la restructuration des entreprises publiques et la création d’un filet de protection sociale, primordiale pour le redressement du Liban.

Conclusion

Depuis presque un an, le Liban fait face à de multiples crises qui le fragilisent, poussant le pays vers une possible implosion. Ainsi la communauté internationale s’est mobilisée en vue d’empêcher ce scénario. La complémentarité des actions, tant humanitaire qu’économique, entre les différents acteurs permet une prévention plus globale à la fois sur le court et le moyen terme.

Toutefois, que ce soit d’anciens officiels Libanais ou la société civile, tous considèrent que ces mesures préventives doivent être accompagnées obligatoirement de réformes politiques pour être efficaces. Selon eux, les acteurs internationaux doivent également agir dans ce domaine sous peine de voir leurs efforts vains.

À propos de l’auteur

Edgar Saint-Hillier a terminé un Baccalauréat en études internationales à l’Université de Montréal. Il s’intéresse aux questions de sécurités et de conflits relatifs aux régions du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, ainsi qu’aux relations que ces États entretiennent avec les puissances étrangères.

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