L’impossible adhésion de la Turquie à l’Union européenne

Par Anaïs Blanchard

La nuit du 19 au 20 mars 2021 a été le théâtre d’une nouvelle rupture radicale entre l’Europe et la Turquie. L’annonce d’Erdogan de se retirer de la Convention d’Istanbul contre les violences faites aux femmes a une fois de plus ébranlé les pourparlers entre Ankara et le Vieux continent à propos de son adhésion à l’Union européenne. Mais loin d’être un geste anodin, l’abandon de cet instrument de protection des droits fondamentaux marque le désir des dirigeants turcs de s’éloigner des Vingt-Sept.  

Différences économiques et sociales, dysfonctionnement des politiques intérieures et gouffre culturel : l’UE et la Turquie ont accumulé des signes d’incompatibilité ces dernières années. Les principes fondateurs de l’Union – soit la démocratie, une culture commune, le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales ainsi qu’une politique économique claire – sont tour à tour bafoués par Ankara. 20 ans après les premières démarches, il est clair que l’adhésion de la Turquie est loin d’être chose faite. Avec les années, le fossé est tel que les tractations engagées en 2005 sont aujourd’hui vaines.

Une candidature de longue date

Premiers pays à avoir signé – en 1963 – un accord d’association avec la Communauté économique européenne, la Turquie est l’un des plus vieux partenaires de l’Union. Toutefois, il faudra attendre 1987 pour que le pays ne dépose sa candidature d’adhésion au projet de construction européenne. La Turquie sera reconnue qu’en 1999 par l’UE et les négociations préliminaires à une éventuelle intégration ne débuteront qu’en 2005.

Les conditions de l’adhésion sont – comme pour les autres pays candidats – les critères de Copenhague, soit la stabilité démocratique, l’État de droit, le respect des minorités et des droits de l’homme. À cela s’ajoutent deux critères économiques : l’économie de marché viable et la capacité à affronter la pression concurrentielle dans l’espace européen. Or, bien que restant officiellement pays candidat à l’adhésion, la Turquie semble continuellement bafouer tous les principes européens.

Des priorités économiques divergentes

Parmi les conditions primordiales d’adhésion à l’Union européenne, le critère économique est l’un des plus importants. Ce dernier exprime formellement que chaque candidat doit satisfaire « une économie de marché viable et une capacité à faire face à la concurrence à l’intérieur de l’Union ».

L’économie turque ne présente cependant toujours pas les caractéristiques d’une économie stable et opérationnelle capable de rejoindre l’UE. Ankara a vu déferler ces dix dernières années plusieurs crises économiques et financières qui l’ont fortement affaiblie. Récemment aggravée par la crise sanitaire et le limogeage du président de la banque centrale du pays, la situation financière de la Turquie a dégringolé au point que depuis le 1er janvier 2020, la livre turque a perdu près de 35 % de sa valeur face au dollar.

De plus, les événements récents indiquent que la banque centrale turque n’a aucune indépendance pour conduire la politique monétaire. Cette concentration des pouvoirs risque d’ailleurs de faire fuir durablement les investisseurs. L’économie de la Turquie est aussi minée par la corruption, le trafic d’influence y est commun et l’armée contrôle une partie de l’économie.

Ainsi, redoutée comme trop coûteuse en termes de budget, l’assistance financière allouée à la Turquie afin qu’elle mène les réformes nécessaires sur le plan budgétaire et économique en cas d’adhésion serait phénoménale. Son intégration serait économiquement un poids pour l’Union puisque le pays serait placé au rang des plus grands demandeurs d’assistance.

Un fossé religieux

Depuis son arrivée à la tête du pays en 2014, Erdogan ne cache pas son ambition de devenir le nouveau leader politique et religieux du monde musulman, remettant en question des décennies de politiques laïques. Le fossé avec l’UE s’est d’autant plus creusé que ce dernier refuse d’adhérer à l’idéologie européenne, présentée comme allant à l’encontre du Coran.

Il ne cache pas non plus son projet de faire renaître l’Empire ottoman par la mutualisation des pouvoirs politiques (sultanat) et spirituels (califat), contrevenant à la séparation de l’église et de l’État comme dans la majorité des pays de l’Union. Cette divergence religieuse s’est notamment réaffirmée en octobre dernier, lorsque le président turc avait appelé au boycott des produits français faisant suite aux déclarations d’Emmanuel Macron, qui avait annoncé ne pas renoncer à la publication des caricatures de Mahomet.

Également, même s’il est vrai que la liberté de religion et de conviction bénéficie d’une protection notable dans l’Union, le christianisme reste, outre une simple référence religieuse, une référence identitaire. Cette notion « d’identité européenne » offre un imaginaire de l’Europe comme une culture commune, une identité collective et avec frontières « naturelles ».

La peur que l’entrée d’Ankara dans l’UE puisse en quelque sorte dénaturer l’Europe telle qu’elle a été souhaitée par les pères fondateurs est un souci partagé par beaucoup de personnalités politiques des États membres. On retiendra les déclarations de deux anciens commissaires européens qui ont publiquement critiqué l’adhésion turque en évoquant la possibilité de l’implosion du système européen originel.

Après les nombreux attentats terroristes survenus ces dernières années et la peur de l’islamisation des sociétés occidentales, le caractère très religieux du gouvernement Erdogan est un problème pour les institutions et à la société européenne[8].

Montée de l’autoritarisme

Depuis 2002, le gouvernement dirigé par Erdogan a profondément modifié la place de la démocratie au sein du pays, laissant place à un autoritarisme grandissant. Le durcissement des politiques intérieures récentes démontre que l’objectif d’intégrer l’Union n’est plus d’actualité. Pour les dirigeants turcs, la réalisation des intérêts nationaux ne passe plus par l’alliance avec les pays de l’Union.

Plusieurs étapes ont contribué au refroidissement des relations entre les deux puissances, notamment l’aggravation du conflit avec les Kurdes depuis le début des années 2010 et la répression des manifestations de la place Taksim en 2013. De plus, depuis le coup d’État manqué en juillet 2016, le gouvernement turc multiplie les mesures punitives contre ceux qui sont soupçonnés de l’avoir appuyé de près ou de loin.

Selon Marc Pierini, ancien ambassadeur de l’UE à Ankara, la séparation des pouvoirs n’existe plus dans le pays, ce qui compte aujourd’hui c’est l’unique opinion du président. La dérive autoritaire est si flagrante que le Conseil de l’UE estimait les négociations avec Ankara « au point mort » fin 2020. Le 25 mars dernier, les eurodéputés ont lancé un avertissement où ils soulignent particulièrement que si les autorités turques s’éloignent des valeurs européennes et poursuivent leurs atteintes contre l’État de droit, il y aura des répercussions.

L’accord d’Istanbul, le retrait de trop

Autre mesure, cette fois pour séduire les franges conservatrices religieuses du pays : le retrait de la Turquie de ce qui s’appelle ironiquement, la Convention d’Istanbul. Celle-ci oblige les gouvernements à adopter une législation réprimant la violence domestique et les abus similaires envers les femmes, y compris le viol conjugal et la mutilation génitale féminine.

Dès 2019, Erdogan avait déjà déclaré que ce texte avait peu de valeur. Le retrait s’est officialisé dans la nuit du 19 mars 2021, suite aux pressions de son électorat qui accuse cette convention de « nuisance à l’unité de la famille turque ». Cette décision s’oppose fortement aux valeurs de l’Union européenne où l’égalité des genres et l’éradication des violences domestiques font partie de nos sociétés depuis le traité de Rome en 1957. Dans le contexte actuel de Covid-19, cette décision constitue d’autant plus un danger puisque l’on observe une forte hausse du nombre de femmes tuées et une montée de la violence domestique.

En clair, ce retrait démontre une nouvelle fois le désir d’Erdogan d’accentuer son divorce avec les valeurs et les idéologies de l’Union. Cette prise de position préoccupante pour de nombreux Européens et défenseurs des droits des femmes, soulève des questions quant à la capacité du continent à se protéger efficacement contre les violences sexistes.

Une dépendance stratégique

Pour l’heure, la Turquie est toujours officiellement candidate, bien que l’on puisse s’attendre à ce que cela ne mène à rien, notamment sous la présidence d’Erdogan.

Malgré les forts désaccords entre les deux puissances, chacun marche sur des œufs du fait de la dépendance stratégique. L’Union européenne dépend des bonnes relations avec Ankara notamment afin de gérer la menace russe, chinoise, terroriste et la problématique des réfugiés syriens. Du côté de la Turquie, Erdogan sait qu’il ne peut pas faire sans l’Europe, premier partenaire commercial du pays. Il y a une volonté des deux partis de maintenir un dialogue, mais sous condition.

À propos de l’auteure

Anaïs a récemment complété un baccalauréat en économie et politique à l’Université de Montréal. Elle s’intéresse particulièrement à l’Union européenne, au populisme et aux relations américano-européennes.

Cet article a été préparé dans le cadre du cours POL2510-Organisations internationales

Une réflexion sur “L’impossible adhésion de la Turquie à l’Union européenne

  1. On voit que l’autrice connait bien son sujet.
    Son analyse étant rigoureuse, la conclusion s’impose d’elle-même.
    L’heure n’est pas encore venue pour une adhésion de la Turquie à l’Union européenne.

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